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11/11/2009

Yvonne

Cette petite histoire a été mise en ligne (par Dame Lamberte, hein...) sur le site JRRVF il y a quelques années déjà. Je me permets (j'ai la grippe et la flemme) de le copier/coller ici. En hommage à tous les garçons tombés sous les balles et les obus, il y a 90 ans déjà. Et à celles qui les attendaient.


Paris. Novembre 1918

Elle attend. Postée à la fenêtre du petit salon, elle guette l’arrivée du facteur. Du facteur manchot. Manchot, mais vivant. Vivant, et retiré du front. Sa femme n’a plus rien à craindre, elle ! Elle n’a plus à guetter les lettres qui n’arrivent que trop rarement. Elle n’a plus à redouter la nouvelle fatidique. Ce qu’elle fait, elle, Yvonne. Attendre. Attendre les lettres d’Hubert. Redouter la mort d’Hubert. Elle le fait depuis quatre ans, maintenant. Quatre longues années d’angoisse. Quatre longues années d’horreur, là-bas, dans l’Est…

Elle attend. Il arrive. Elle se précipite. Elle n’est pas la seule. Odile se précipite aussi. Odile, la petite bonne. Aura-t-elle aujourd’hui des nouvelles de son Gustave ? Le facteur manchot, en les voyant, a une grimace triste. Rien. Toujours rien pour elles. Juste une lettre pour Alice. La petite sœur d’Yvonne. Une lettre de Jean, sans doute. La petit frère d’Hubert. Elle ne cherche pas à savoir ce qu’il y a dans la lettre. Pas que le sort de Jean lui soit indifférent. Elle sait simplement ce qu’il y a à savoir. Il était en vie lorsqu’il l’a écrite, la lettre. Et c’est tout ce qui compte, maintenant. Tout ce qui compte.

Elle les a entendues, comme tout le monde. Les rumeurs. Les rumeurs d’une paix proche. D’une victoire proche. Mais peu lui importe la victoire. Ce qu’elle veut, c’est Hubert. Hubert en vie. Sa gorge se serre. Son esprit se trouble. Ses pensées sont-elles indignes ? Egoïstes ? La cause pour laquelle tant de jeunes gens sont morts n’est-elle donc pas sacrée ? Quelle cause, au fond ? D’ailleurs quelle cause pourrait valoir ce carnage…

Elle passe son manteau. Un manteau autrefois rouge passé à la teinture bleue. Ce qui lui donne une teinte pourpre. Elle pose sur sa tête un chapeau noir démodé. Et sort dans le brouillard. Elle affronte les rues de Paris. Des rues dépeuplées d’hommes. Elle marche, longtemps. Franchit une porte cochère. Traverse une cour. Monte un escalier de bois ciré. Frappe à une porte.

La vieille servante ouvre la porte. Elle a les yeux rougis. Elle introduit Yvonne dans le petit salon. La comtesse l’y rejoint bientôt. Vêtue de noir.

Yvonne la regarde.

Yvonne à compris.


Berlin, Novembre 1918.

Elle attend. Postée à la fenêtre de la salle à manger…

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