Blogs Lalibre.be
Lalibre.be | Créer un Blog | Avertir le modérateur

08/12/2009

Saint Nicolas Bonhomme

Conte d'hiver à Sombreval - Deuxième partie


D’où lui vient cette idée ? Je l’ignore. Ondine est comme tous les enfants, je suppose. Elle rêve d’être une grande sœur. Parce que les grandes sœurs ne sont plus des bébés. Ca, je le sais. Trop bien, hélas ! J’aimerais bien, moi, être encore un bébé. Ou seulement une enfant. Insouciante. Irresponsable. J’aimerais bien pouvoir sortir avec mes amis. Aller au cinéma. Faire du sport. Je n’en ai pas le temps. Et j’ai trop peur. Peur que l’on me retire ma sœur si je ne suis pas parfaite. Et je ne suis pas parfaite. Personne ne l’est. Et je n’ai que quatorze ans.

« Saint Nicolas Bonhomme »

Papa travaille. Ondine et moi sommes seules, cette nuit. Nous avons dressé la table pour accueillir le grand Saint. Nous l’avons nappée de blanc. Nous avons prévu une bière pour le Saint, une autre pour Hanschtrouff, et des carottes pour l’âne. Nous avons regardé le DVD de Peter Pan, puis Ondine est allée dormir. Sans rechigner. Pour une fois. J’ai préparé de la soupe aux carottes. J’ai remplacé celles-ci par des mandarines et des couques de Dinant. J’ai patiemment monté la pyramide playmobil qui trône à présent sur la table, entourée de petits Egyptiens en plastique, de crayons de couleur et d’un album des Schtroumpfs. Et puis j’ai bu la bière. Les bières. Je n’aurais pas dû, je sais. Mais je l’ai fait quand même. A charge de Saint-Nicolas de m’apporter une pomme pourrie au bout d’un bois, comme mon papa m’en menaçait quand j’étais petite, et pas sage. Après tout, deux bières, ce n’est pas la fin du monde.

Je m’appelle Marie, et j’ai quatorze ans. Nous sommes samedi soir, et papa travaille. Mes amis sont sortis. Ils sont à La Roche. Au Cinéma. Moi, je garde ma sœur, en regardant une série débile. En buvant de la bière, et en mangeant des chips. Ce n’est pas sain. Ni malin. Mais c’est ma vie. Je n’ai pas le choix. Et je ne crois plus aux miracles. Il n’y a plus de miracles à Sombreval. Les Saints sont morts, comme les sorcières. Et les Nutons ont disparu. Reste le Diable…

Mais même le Diable ne voudrait pas de mon âme. Qui veut de l’âme des enfants perdus ? Elle ne vaut rien. Pour lui comme pour les autres. Et je n’ai rien d’autre à offrir. Je ne suis rien.

Les cloches sonnent au clocher de Saint-Louis. Saint-Louis-le-Bâtard, comme on l’appelle ici. Rien d’autre en sa jeunesse qu’un simple enfant perdu. En sa jeunesse… quand l’on croyait en Dieu et aux forces du Mal. Je ne crois pas en Dieu. Mais aux forces du Mal… sans aucun doute. Elles m’ont pris ma mère. Ont fait de moi ce que je suis. Rien qu’une enfant perdue, une bière à la main, un plat sur les genoux rempli de chips au paprika. A défaut d’autre chose…

« Saint Nicolas Bonhomme… »

Quelle heure est-il ? Pas loin de deux heures du matin. Je rejoins ma chambre. Dans la sienne, Ondine dort. Rêve, sans doute. De friandises et de jouets. Du petit frère qu’elle n’aura jamais. De fées et de miracles. Je me glisse sous la couette. Je peine à m’endormir. Malgré la bière. Je voudrais bien rêver, de fées et de miracles. Et, pourquoi pas, d’un homme. Ou plutôt d’un garçon. Qui me tiendrait la main la nuit, sous les étoiles. Qui m’emmènerait danser dans les boîtes à la mode. Ou boire un verre après l’école. Je voudrais l’insouciance. Je voudrais avoir quatorze ans, comme les filles de mon âge.

Je m’appelle Marie, et j’ai quatorze ans. Et j’erre dans la forêt. Et j’erre sous la pluie. J’entends les hurlements des loups. J’entends les cloches de Saint-Louis. J’entends le braiment d’un âne. J’entre dans une église que je ne connais pas. J’allume un cierge devant la statue d’un évêque. Et je sors dans la nuit. Je danse sous les arbres sous le regard des loups. Je danse sous les arbres sous les yeux des Nutons. La forêt est en moi, et je suis la forêt. Peu importe le Diable. Peu importe ma mère. Peu importent les services sociaux. Je suis moi, je suis forte, et je suis même heureuse.

Même si ce n’est qu’un rêve.

« Saint Nicolas Bonhomme… »

Ondine me tire du lit. Quelle heure est-il ? Pas même sept heures. Je bâille. Je repousse ma couette. J’enfile mon peignoir, et oblige ma sœurette à passer le sien. Nous descendons à pas de louves. Cris de joies, yeux écarquillés. « Merci Saint Nicolas ».

- Et pour mon petit frère ?

Je ne sais que répondre. Pourtant, j’essaie

- Un petit frère, c’est un être humain. Saint Nicolas n’offre pas des êtres humains.

S’il offrait des êtres humains, il m’offrirait une mère. Ou une grande sœur. Ou même un petit ami.

« Saint Nicolas Bonhomme… »

Du bruit dans la rue, devant la maison. Des voix.

Celle de mon père, et d’autres.

Celle d’une femme, et d’un petit enfant.

J’ouvre la porte. Ils sont là. Ils sont trois.

Papa. Une femme à ses côtés. Un enfant dans les bras. Il doit avoir trois ans. C’est un petit garçon.

- Je dois te parler, Marie. Je vais me remarier.

Ma soeurette, à genoux, joue avec le bambin. Il s’appelle Anthony, et deviendra son petit frère. Et sa mère notre mère.

« Saint Nicolas Bonhomme… »

Commentaires

Sentimentale et préparpaillote peut-être, mais vous écrivez fort joliment ma foi.
Amitiés au pays ardennais si vous en êtes, vert paradis perdu pour moi il y à 40 ans et qui depuis résonne dans ma mémoire comme la terre mythologique où le diable bâtit des châteaux avant le chant du coq et où sous chaque pierre cache une légende et chaque arbre, l'équivalent local d'une hamadryade.

Écrit par : Monseigneur | 16/12/2009

Non, hélas ! Je vis à Bruxelles, et venant de Liège.

Mais je vous remercie.

Écrit par : lambertine | 17/12/2009

Comme cela fait du bien de vous lire . Le sentiment de retourner un peu par où l'on est passé , de manière différente certes , mais un retour nostalgique et agréable quand même . Une écriture simple et belle .

Écrit par : Abrivent | 20/02/2010

Merci ;) !

Écrit par : lambertine | 13/05/2010

Les commentaires sont fermés.