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21/02/2010

Femme de ménage ?

Peut-on vraiment rentrer dans la peau d'une autre ?


Michel Labro évoquant le dernier livre de Florence Aubenas, qui pendant six mois s'est fait passer pour une femme de ménage pour enquêter dans le monde des travailleurs précaires, écrit : « Florence raconte de façon saissante ce qu’elle a vécu. La fatigue nerveuse, les horaires qui n’en finissent pas, les déplacements incessants d’un travail à l’autre, la vulnérabilité qui oblige à subir et à fermer sa gueule, mais aussi la solidatrité et les moments de bonheur arrachés à un monde où une prime de licenciement de 200 euros fait figure de parachute en or et un CDI de 5h30 à 8h le matin de passeport pour le paradis ».

Et ça me gêne.

Ca ne me gêne pas que Madame Aubenas se soit fait passer pour ce qu'elle n'est pas : elle est journaliste, et enquête. Et, d'après ce que je sais d'elle, elle doit enquêter plutôt bien. Ca ne me dérange pas qu'elle tire un livre de son enquête : c'est son boulot. Ca ne me dérange pas, bien au contraire, qu'elle s'intéresse aux travailleurs précaires. Non. Ce qui me dérange, c'est que l'on prétende qu'elle a vécu "dans la peau d'une femme de ménage". Or, quels que soient les travaux qu'elle ait pu accomplir pendant son enquête, elle n'était pas une femme de ménage. Elle était une journaliste enquêtant sur les conditions de travail des femmes de ménages et jouant pour ce faire un rôle. Qu'elle ait connu la fatigue physique, c'est évident. Qu'elle ait ressenti la "vulnérabilité qui oblige à subir et à fermer sa gueule", j'en doute fortement. Parce que, sa gueule, elle savait bien qu'elle l'ouvrirait, que quelques mois plus tard elle dirait ce qu'elle pense à la France entière, et que c'était même pour ça, rien que pour ça qu'elle était là. Elle savait dès le départ qu'à moyen terme, c'est elle qui serait en position de force, et le petit chef méprisant, vulnérable face à la plume incisive d'une journaliste vedette. Elle savait que celui qui l'insultait ne l'insultait pas elle, l'intellectuelle, mais une pauvresse de fiction dont elle interprétait le rôle. Elle savait qu'un licenciement ne signifiait pour elle ni la saisie ni l'expulsion, et que son parachute en or de 200 € ne lui était pas nécessaire pour survivre.

Madame Aubenas a certainement fait un bon travail de journaliste, mais elle n'est pas plus devenue une ouvrière de base qu'un ethnologue qui partage la vie d'une tribu amazonienne ne devient amérindien lui-même. Son expérience est peut-être sympathique, mais elle reste une expérience volontaire dont elle pouvait sortir quand elle le désirait. Récurer les toilettes ne signifie pas la même chose lorsque l'on sait que trois mois plus tard on aura retrouvé le confort d'un bureau perisien et écrit un livre sur son expérience que quand on n'a pas d'autre avenir que de le faire jusqu'à la fin de ses jours.

Alors oui, peut-être, sans doute, Le Quai de Ouistreham est-il un bon livre, rempli d'humanité. Mais, pour autant, Florence Aubenas a-t-elle vécu "dans la peau d'une femme de ménage" ?

Je ne le crois pas.

00:32 Publié dans Société | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : culture

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