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20/07/2010

Les Trois Miracles de Jérémy - Part 9

Aurore. Part 2.


- Sourd, non. Stupide, par contre…

- C’est Dieu qui est stupide. De m’avoir ramené à la vie. Et de me donner des raisons de l’aimer.

- Il te met à l’épreuve. Personne ne devient un Ange sans souffrir.

- Alors, il est sadique. Quant à souffrir, j’ai déjà donné, merci. Pas la peine d’en rajouter.

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Je n’aime pas les thérapies de groupe. Parler de moi devant des gens qui n’en ont rien à faire, et qui m’auront oublié dès leur sortie de la Résidence, je n’en vois pas l’intérêt. Comme je ne vois pas l’intérêt de me faire humilier à longueur de réunions. Aurore non plus. Aurore préfère se taire, observer, et prendre des notes. Les psychologues n’apprécient pas. Elle donne l’impression de s’en moquer. Elle ne s’en moque pas du tout. Elle a peur. Des autres. De nous. Même de moi.

- Je ne vois pourquoi je leur parlerais de ma vie sexuelle.

- Moi non plus.

- Tu ne dois pas avoir grand-chose à raconter, à ton âge.

- Tu tirerais une drôle de tête, si tu savais…

Mais elle ne sait pas, et je ne lui dis rien. Elle non plus. Elle prend mon paquet de cigarettes dans ma poche de poitrine, se sert, allume nerveusement le petit tube blanc. Elle ne m’a pas demandé mon autorisation, mais je la laisse faire, parce qu’elle en a besoin. Parce qu’elle n’a pas d’argent, et encore moins de mémoire.

- J’ai quelque chose pour toi.

Elle me tend une chemise plastifiée. Bleue. De celle que nous recevons en quantité à notre arrivée. Elle contient une centaine de feuilles quadrillées couvertes d’une écriture ronde, enfantine. Je souris intérieurement. Je ne tiens pas à lui montrer ma jubilation. Je risque trop de l’effrayer, de la faire revenir sur sa décision.

- Ne les montre pas à Gonzague.

- Pourquoi les montrerais-je à Gonzague ?

- C’est ton copain.

- Tu n’as pas confiance ?

- Si. Je ne te les donnerais pas, sinon. Mais…

Mais elle craint, malgré tout, que je ne les garde pas secrètes, ses nouvelles. Et pour cause…

- Qu’est-ce que tu comptes en faire ?

- Les lire. Quelle question.

Les lire, au creux de mon lit. Me plonger dans l’univers de mon amie, si je puis la traiter de telle. Univers sombre, noir, glauque. Univers de sexe et de sang, de mort et de misère. Univers de mots et de poésie, de style et de folie. Tant de noirceur…

Et tant de talent.

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- Ton père connaît des éditeurs ?

- Des éditeurs ? Pas intimement. Il a dû en croiser, mais sans plus. Tu n’as qu’à lui demander.

Elle soulève sa longue jupe blanche pour enjamber un arbre mort, se retourne, me prends les mains.

- Qu’est-ce que tu mijotes encore ?

Je m’assieds sur le tronc noirâtre. Le bois craque sous mon poids.

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